Extrait chapitre 5 de “Lettre à ma fille”
Vendredi, avril 17th, 2009Je vous invite à la lecture du chapitre 4 de mon dernier ouvrage. Bonne lecture !
Mes princesses et moi…
Tranche de vie n° 5
Je travaillais depuis quelques mois comme veilleur de nuit dans un petit hôtel où je mourais d’ennui, quand une amie me parla d’un emploi qui me conviendrait sans doute mieux.
Un important complexe hôtelier de Cannes cherchait un portier (un videur, quoi…) pour sa discothèque ; eh bien, puisque l’armée française m’avait appris à me battre et que je pratiquais intensivement le « Viet-vo-dao » autant que ça serve à quelque chose…
Je me présentai donc pour proposer mes services et moins d’une semaine après, le directeur de l’établissement me rappelait pour m’annoncer que j’avais été choisi pour tenir le poste.
Ce qui s’est révélé sympa dans ce boulot, c’est qu’en prenant mon café au réveil, je savais ce que j’allais faire le soir :
Me battre…
Un poivrot, c’est déjà bien con en règle générale, mais alors la nuit, je te dis pas… Le monde leur appartient ! Mais bon, avec le salaire que je touchais, je m’accommodais sans trop de réticence de ce léger inconvénient. Malgré tout, mes chèvres et les grands espaces que nous parcourions avec les chiens en compagnie du bétail me manquaient cruellement…
Mais après quelques mois de ces «contacts humains» délicats et enrichissants une rencontre magique allait tout changer.
Je t’explique :
On me demande au téléphone et la réceptionniste, se référant à son listing de jour, affirme ne pas me connaître et que je ne fais apparemment pas partie de la société. Finalement, le fournisseur qui cherchait à me joindre parvient, en insistant, à obtenir le contact et m’informe que la réception de l’établissement semble ignorer l’existence de « ceux de la nuit ».
Alors, propulsé par le ressort de la colère et de la vexation, sûr de mon bon droit, je me propulse à la réception et invective, sans mâcher mes mots, la traîtresse qui y trônait.
Mais c’est qu’elle ne s’est pas laissée faire, la bougresse !
Elle me répondit du tac au tac, avançant des arguments que je n’écoutais déjà plus, fasciné par les yeux d’un vert flamboyant qui m’affrontaient sans se démonter et la force de caractère qui se dégageait, tel un rempart inébranlable, de ce splendide petit bout de femme que rien ne semblait devoir ébranler. Je n’avais d’yeux que pour ses yeux et, il faut bien l’avouer, peut-être aussi pour le satiné ambré de la peau et les petits seins bien fermes qui émergeaient, l’air de rien, du corsage estival de ce charmant adversaire.
Tu l’as compris, je venais de rencontrer ta mère !
À l’époque lancé sur la pente savonneuse de l’alcoolisme, j’ingurgitais sans broncher, environ une bouteille de whisky par nuit et le plus grave est que je n’en ressentais aucune ivresse, tellement j’étais imbibé. C’était une période où tout m’emmerdait, en fait. L’existence que je menais, les gens que je fréquentais, mon travail, enfin tout quoi…
Sauf certains collègues de travail, dont Patrice, qui était mon adjoint et qui, trente ans après, est encore mon ami.
Je me rappelle qu’un jour, alors qu’il avait fait une bêtise sans grande importance, je l’ai convoqué dans mon bureau et qu’en guise de réprimande…
- Tu veux quoi ? Que le patron nous vire tous les deux ? Toi pour incompétence et moi pour t’avoir fait confiance !
Alors, j’ai sorti mon revolver du tiroir et je lui ai tiré dessus. Enfin à côté, en fait. Exprès, je le jure ! Mais quand même, ça craint !
C’est te dire si j’étais allumé, à l’époque…
Mais avoir rencontré Angélique m’a ramené sur terre et a redonné un sens à ma vie.
Elle a su, par son amitié au début de notre relation et par son amour ensuite, m’encourager à me reprendre et retrouver une dignité que j’ignorais avoir perdue. Oh, bien sûr, il y eut bien quelques orages, des tempêtes même quelques fois, mais l’amitié et la complicité qui nous unissaient ont toujours sauvé notre amour, tout au long des dix-huit ans qu’a duré notre union.
Au cours de l’été 1981, mon père a été emporté par ce qu’on a coutume d’appeler pudiquement une longue maladie. Il n’a malheureusement pas eu le loisir de beaucoup connaître Angélique, mais je crois qu’il l’aimait bien et que sa présence à mes côtés le rassurait.
- C’est une fille bien, m’avait-il dit un jour. Écoute-la et respecte-la, elle est sans doute ta meilleure chance de devenir moins con…
Eh oui, ton Grand Père était un poète.
Mais c’était surtout un Homme hors du commun, dont la devise était : «Ni Dieu, ni maître ».
De fait, il a toujours mené sa vie comme il l’entendait et n’a jamais su ce que dépendre d’un patron voulait dire.
Sachant manipuler les cartes avec une rare dextérité, il en fit son métier et y réussit ma foi fort bien, allant jusqu’à devenir champion du monde de bridge… Même si c’est grâce au poker qu’il a toujours fait vivre sa famille dans l’aisance financière.
Pour mieux situer son caractère indépendant, le meilleur exemple qui me vienne à l’esprit est cette anecdote qu’il m’avait une fois raconté :
- Le jour de ma démobilisation en 1919 ( Il était un poilu de la grande guerre), il me restait une pièce de cinq francs en poche. Je l’ai prise dans ma main droite et l’ai jetée le plus loin que j’ai pu en me disant : « Voilà, comme ça tu n’as plus rien, débrouilles-toi ! ».
Mais bon, sa vie mériterait un livre à elle seule…
Je l’aimais et le respectais et Il me manque encore terriblement aujourd’hui…
Ma chère Ortie me quitta aussi cette année-là, victime d’un accident. Mais cette tristesse-là, je n’ai pas envie d’en parler…
11 Août 1987 à 1 heure du matin : Je dormais du sommeil du juste, après un copieux repas bien arrosé avec Angie (Elle a toujours détesté que je l’appelle comme ça…) et des amis, lorsque Angie (oui je sais, j’insiste lourdement, mais j’ai toujours aimer la taquiner ; c’est plus fort que moi !) me réveille en sursaut en m’annonçant ton arrivée prochaine et même, plus que prochaine. Tu étais en train forcer le passage en fait et ça, trois semaines avant la date prévue par le gynécologue qui avait pourtant l’air bien sûr de lui en nous affirmant que tu arriverais fin Août. Là j’en profites pour te dire un truc que j’ai en travers depuis tout ce temps :
- Que tu fasses mentir ce bon docteur, passe encore… Mais que tu me réveilles en pleine nuit et en pleine digestion, sous le prétexte mesquin de le faire passer pour un con, ça je ne te le pardonnerai jamais !
Voilà, ça c’est fait ! Comme tu aimes à dire.
Mais revenons-en à l’époque où j’ai rencontré ta maman et où j’exerçais le passionnant sacerdoce de « videur »…
Un soir une fascinante figure de la « jet-set » azuréenne et même internationale, est venue se fourvoyer dans le night-club dont j’avais la charge. C’était, avant tout, une très jolie fille et comme je m’y attendais sa présence déclencha un problème, que l’on peut sans risque de se tromper, qualifier de bagarre générale. Problème majeur qui laissa ses deux gardes du corps sur le carreau, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.
C’est là que Joseph-Superman est intervenu, sauvant la gente demoiselle des griffes assoiffées de tarte aux poils des trois malabars à qui elle avait fait perdre la tête.
Reconnaissante, la célèbre beauté qui en fait se révéla être une grande dame, m’engagea à son service quelques semaines plus tard et me confia la sécurité de sa personne pendant les huit années qui suivirent.
Je n’aurai pas l’indélicatesse de raconter, dans ces lignes que j’espère voir publiées un jour, le menu pourtant passionnant de ces huit années passées auprès d’elle, nos relations ayant toujours été basées sur la confiance et le respect réciproques.
Mais, malgré ce tableau idyllique, j’avais quand même un sérieux problème. Je devrais dire, deux sérieux problèmes :
Ta maman et toi.
Tu es née cinq ans après que je fus entré au service de « ma Dame » et les exigences liées à mon métier m’interdisaient en grande partie de maîtriser ma vie privée, qu’elle soit conjugale, avant ta naissance, ou familiale, après celle-ci.
Malgré tout, Angélique et moi nous sommes mariés en grande pompe, elle tout en blanc et moi bien propre…
La mairie, l’église, la grande réception, au cours de laquelle, familles, amis et relations viennent boire, manger et danser comme si leur vie en dépendait, de ce côté-là ça a été complet. Mais les champions resteront la smala italienne de ta mère, qui sous prétexte de nous aider à porter les cadeaux de mariage, vint s’incruster chez nous et trouver encore le moyen de s’empiffrer d’énormes plats de pâtes préparées par la Mamma, qui s’installait en pays conquis dans notre pauvre cuisine qui n’avait jamais eu à subir un tel ouragan. J’ai dû finir par me fâcher et les mettre à la porte, avant qu’ils ne décident de dormir à la maison. Le lendemain nous partions heureusement tous les trois en voyage de noces…
Ben oui, je dis bien tous les trois, parce que tu étais déjà là, cachée quelque part dans un petit coin de Maman.
Mais revenons à ta naissance, au sujet de laquelle j’ai justement un petit missile aimable à lui envoyer, à ta maman…
Ou, comment une jeune femme complice, aimante et attentionnée devient d’un jour à l’autre un être incompréhensible, qui se retrouve d’un coup à des années lumières de l’homme qu’elle aime. Force est de constater, en effet, que dès lors qu’elle a enfanté, une épouse se transforme en une sorte d’angoisse vindicative, distante et pour tout dire réellement emmerdante. À croire qu’elle se sent investie de je ne sais quelle mission divine qui semble lui donner tous les droits et surtout celui de rejeter son mari dans la plus profonde des oubliettes de la forteresse qu’elle a patiemment bâtie pendant neuf mois, autour d’elle et de sa progéniture. Toute sa vie est centrée sur le précieux trésor qu’elle tient farouchement dans ses bras et ne consent à nous faire partager qu’au prix de fastidieux :
- « Fais bien attention en le (la) prenant ! Attention à sa tête ! Non pas comme ça, tu es inconscient ou quoi ? » Etc, etc…
Par contre, quand il s’agit de changer les couches, donner le bain, porter la poussette et tout le matériel, ou encore s’acquitter du souverain plaisir de se lever au milieu de la nuit pour préparer le biberon et nourrir le cher ange qui une fois sur deux, te recrache tout sur le pyjama et qui, en plus n’en a absolument rien à faire que tu doives te lever à six heures du matin pour aller bosser là, on est bon là…
Là, on est le papa !
Sauf moi bien sûr, qui ai toujours été revêche à ce genre de corvées, auxquelles mon parcours ne m’avait pas préparé !
Mais surtout, je te voyais à cette époque comme une espèce d’estomac hurlant et pour tout dire, parfaitement inintéressant.
J’avais toujours pas compris grand chose à la vie à cette époque, je dois bien l’avouer.
Mais revenons-en à toi. Ben oui ma fille, c’est comme ça et tu seras comme ça. Et ce sera bien fait pour ton mari ; il avait qu’à pas me prendre ma fille ! Bref, comme ta mère, tu te sentiras honorée du titre suprême qui t’élèvera au rang sacro- saint de MAMAN !
Et moi, enseveli sous un bonheur immense, je serai grand-père.
Heuu… Tu me laisseras m’en occuper de temps en temps ? Tu sais, que je puisse changer ses couches, lui donner le bain, porter sa poussette et tout le matériel, ou me lever au milieu de la nuit pour lui donner le biberon, enfin tout, quoi…
Je regrette tellement de ne pas l’avoir fait pour toi.
Et comme je le disais donc avant de régler mes comptes avec la caste des mamans, je vous aimais, vous étiez le centre de ma vie et je ne vous voyais plus. Vous aviez besoin de moi et je n’étais pas là.
Alors, ayant pour une fois une bonne raison de le faire, je décidai de changer radicalement de vie…