Extrait chapitre 4 de “Lettre à ma fille”

Je vous invite à la lecture du chapitre 4 de mon dernier ouvrage. Bonne lecture !

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Ortie, le Vizir, son harem et moi…
Tranche de vie n° 4

Je me retrouve donc rendu à la vie civile et curieusement, n’en éprouve aucun sentiment de libération, mais plutôt une sorte d’oppression devant le vide ; un peu de ce que j’avais ressenti lors de mon premier saut en parachute.
Je suis là, mon sac à la main, sur le quai de cette gare et n’ai aucune idée du train que je vais prendre. J’ai la liberté du choix, mais rien à choisir.
Mais c’est peut-être ça la liberté, après tout…
Alors, savourant cet instant privilégié où personne ne m’attend et où je ne désire la présence de personne, j’achète un journal et m’installe au buffet de la gare, dans le néant de la foule anonyme. Je me sens bien devant mon café et j’ai le temps… Tout le temps…
Cependant à l’heure du dîner, confronté à la maigreur de mon pécule, je réalise que la liberté a un prix que je n’ai pas les moyens de m’offrir et que le temps dont je croyais disposer venait tout juste de prendre fin. Alors, reprenant le journal dans lequel je réalisais avoir beaucoup trop investi, je me mis à consulter les petites annonces, à la rubrique « offres d’emploi » et en dénichai une qui effaçait toutes les autres :
« Exploitant agricole cherche chevrier expérimenté pour arrière-pays 06. Écrire au journal qui transmettra. (…) »

Une feuille blanche demandée à une jeune étudiante qui passait, un stylo emprunté au serveur, une enveloppe et un timbre achetés au tabac et en moins d’une demi-heure, la lettre était partie.

Bien sûr je n’y connaissais rien en chèvres, mais avais vraiment envie de ce boulot. De mémoire, ma lettre de motivation, écrite au dos du c.v. (je n’avais qu’une feuille…), disait à peu près ceci :
- J’avoue ne pas y connaître grand-chose en matière d’animaux, mais j’apprends vite et ne suis pas cher, etc…

En attendant de recevoir la réponse chez mes parents, je partageais mon temps entre divers petits boulots tels que laveur de vitres, gratter la coque des « pointus » au vieux port, ou encore, porter les cageots de fruits et légumes le matin au marché… Mon temps libre, je le passais à bichonner ma batterie, qui ne servait pourtant plus depuis bien longtemps.
Enfin, après un mois environ de cette vie passionnante, la réponse tant attendue arriva et une semaine après, je me retrouvais au milieu d’animaux inconnus qui me regardaient d’un air bizarre.
Mais comme je m’y étais engagé, j’appris vite et avais compris en quelques jours comment les nourrir, les soigner et les emmener paître. D’autant plus que pour ce dernier exercice, moins simple qu’il n’y paraît, j’étais assisté par deux chiens exceptionnels qui, bien que simples bâtards, se révélèrent d’une intelligence et d’un professionnalisme hors du commun.

Quelques semaines plus tard, mon patron me chargea de trouver un troisième chien dont le rôle consisterait, non à diriger le troupeau (cela Boule et Bill s’en acquittaient fort bien), mais à le protéger contre d’éventuels voleurs ou chiens errants. Le hasard voulut que le surlendemain, je me rende, à la demande de mes parents, chez un individu fort désagréable qui leur devait de l’argent qu’il ne semblait pas avoir la moindre intention de leur rembourser. En arrivant devant le portail de son jardin, je vis le triste sire s’acharner à coups de bâtons et de cris hystériques, sur un magnifique  berger allemand qui, muselé et attaché, ne pouvait pas se défendre ; juste gémir sous les coups. Révolté par ce spectacle, j’entrais sans sonner et désarmais le triste sire, non sans lui avoir asséné un coup de boule bien placé qui fit éclater son nez, comme une tomate trop mûre ; pour faire bonne mesure, je doublai d’un méchant coup de pied dans son service trois pièces, non sans rajouter avec un humour inénarrable :
- « Ça fait mal, hein ? Surtout quand on craint… »
Enfin, après quelques instants inoubliables passés avec mon nouvel ami, je repartais avec les vingt mille francs que ce dernier devait à mes parents et suivi d’un fidèle compagnon qui, je le découvrirai plus tard à la lecture de son pédigree et de son carnet de santé récupérés auprès de l’improbable, s’avéra être une compagne âgée d’à peine huit mois. Elle s’appelait Ortie et ce nom lui allait comme un gant ; ses épines acérées la rendaient inaccessible aux autres, alors que ses pétales n’étaient réservés qu’à moi seul.
L’hiver qui suivit fut, d’après les vieux du « pays haut », un des plus rigoureux qu’avait connu la région depuis au moins vingt ans. La neige, se croyant chez elle, sembla, cette année-là, oublier que la Côte d’Azur et ses plages dorées ne se trouvaient qu’à vingt kilomètres.         Quelle sans gêne, quand même…
Sans compter le surcroît de travail que cette invitée inattendue m’imposait : nettoyer la bergerie et en changer la litière tous les jours, nourrir les bêtes et les soigner, les traire, couper le bois de chauffage pour alimenter la cheminée de la bergerie, me farcir une fois par semaine dans cette fichue neige les douze kilomètres aller et retour qui me séparaient du village pour aller acheter ma nourriture, etc, etc… Même me bagarrer avec le bouc qui me prenait pour un rival (et pourtant, je t’assure n’avoir jamais eu le moindre geste déplacé envers aucune des membres du harem de ce fougueux cornu…). Et pour couronner le tout, fabriquer le fromage ! J’en faisais des gros, des petits, des mous qui devenaient durs et des mous qui restaient mous…
Enfin crois-moi, pour un fainéant, tout ça faisait beaucoup de travail !
Mais tout ce petit monde, chèvres, chiens et même le Vizir (c’est ainsi que j’avais surnommé le bouc), comptait sur moi et cela me rendait heureux. J’étais utile…
Sans compter les soirées passées au coin du feu dans cet isolement silencieux, avec la seule compagnie de ma fidèle Ortie et qui resteront parmi les instants les plus doux de mon existence.
Puis, arrivèrent les beaux jours et avec eux, le temps des naissances et plus tard, des alpages.
Les deux périodes magiques qui rendent si beau le métier de berger.

De fait, après dix jours de marche au cours desquels nous traversâmes garrigues et villages, j’arrivai, avec tout mon petit monde, en vue du vieux refuge de pierre, planté au milieu de nulle part, qui allait me servir de logis jusqu’à la fin de l’été.

Ortie profita de cet isolement en milieu parfois hostile, pour mériter sa gamelle journalière en faisant fuir à de nombreuses reprises, parfois à l’issue de sauvages pugilats, tous les chiens errants qui voulaient transformer les chèvres en casse-croûte. Mais son plus impressionnant fait d’armes restera d’avoir affronté et fait fuir un chat-cervier, qui n’est autre qu’une sorte de lynx vivant dans certaines régions de haute montagne.
La courageuse en sortit profondément blessée au cou et à la tête et je mis près de deux heures à la désinfecter et la recoudre, sans qu’elle se plaigne ou montre le moindre signe d’agressivité. Seul son regard tendre et brillant de larmes semblait me dire :
- J’ai mal tu sais, mais je te fais confiance.

Quoi qu’il en soit, les quatre mois d’été que je vécus cette année-là, en compagnie des bêtes et isolé de tout, resteront parmi les plus beaux souvenirs de ma vie (oui je sais, un été ne dure que trois mois, mais chez nous il en dure quatre… au moins. C’est comme ça et c’est tout !).

Et puis un jour, trouvant sans doute que tout allait trop bien et au mépris de toute logique, je décidai de changer radicalement de vie…

 

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